de toute façon, on va tous crever...
Certaines choses existent-elles sans qu’on les remarque ? Certains événements se produisent-ils à l’insu de tout le monde ? Arrive-t-il qu’il pleuve dans le désert et que personne
ne le sache ? A première vue, cela paraît évidemment vrai. Mais comment sait-on que c’est vrai ?
I.
(1) Il arrive qu’il pleuve dans le désert et que personne ne le sache.
La proposition (1) paraît nier la proposition (2)
(2) Chaque fois qu’il pleut dans le désert, il y a quelqu’un qui le sait.
Cette proposition (2) est-elle vraie ou fausse ? Elle paraît fausse, mais pour le prouver, il faudrait savoir qu’il a plu dans le désert, et que personne ne le sache. C’est
contradictoire. On ne peut pas prouver que (2) est faux. (1) semble être l’exemple d’une proposition vraie, dont il n’y pas moyen de prouver qu’elle est vraie.
Conclusion provisoire : on ne sait pas si (1) est vrai.
II.
Il y a pourtant quelques raisons de penser que (1) est faux.
Les affirmations et les négations veulent exprimer des savoirs. Affirmer ou nier, ce n’est pas confesser une croyance, c’est professer un savoir. On appelle propositions l’ensemble des
affirmations et des négations. Si j’affirme que telle mère a commis l’inceste, je veux dire que je le sais : mon intention n’est pas seulement de donner mon avis. Celui qui dit : « Marie
Antoinette a couché avec son fils » pourrait tout aussi bien dire « je sais que Marie Antoinette a couché avec son fils » : c’est indifférent. En revanche, quand on veut exprimer une croyance,
l’affirmation est impossible. Or, affirmer (1), c’est vouloir dire qu’on sait qu’il pleut parfois dans le désert sans que personne ne le sache. On a affaire à une contradiction performative
(c’est-à-dire un énoncé contredit par ses conditions d’énonciations : par exemple, quand, sous le coup de la colère, on hurle : « Je ne suis pas en colère »).
(Seule la foi est une croyance qui s’énonce comme une affirmation. Au lieu de dire : « je crois que Christ nous sauvera », on affirme : « Christ nous
sauvera ». Celui qui exprime publiquement une telle énormité est à la fois gêné et séduit par la distance qu’il perçoit entre sa façon de parler (l’affirmation), et ce qu’il exprime (une
croyance). Dans un groupe de prière, chacun encourage les autres à proclamer sa croyance sur le mode du savoir : la jouissance honteuse que ressentent les participants est comparable à celles de
jeunes enfants qui s’isolent entre eux pour se montrer les fesses ou se dire des gros mots. Le manque de naturel de ce type d’attitude, dont la danse est la traduction artistique, reçoit alors le
nom de ferveur, de franchise et de sincérité).
Autre raison : on pourrait que (2) est vrai. On pourrait soutenir que chaque fois qu’il pleut dans le désert, quelqu’un le sait. Il n’existe pas de crime parfait. Tout finit
toujours par se savoir. « Personne ne sait ce qui se passe. » Si. Tout est connaissable : quelqu’un peut savoir. Il existe donc un sujet possible du savoir. L’intellect de Dieu regroupe
l’ensemble du savoir possible.
III.
Que veut dire (1) ? (1) ne veut pas dire (1’)
(1’) Personne ne sait qu’il arrive qu’il pleuve dans le désert.
(1’) est manifestement faux.
La bonne paraphrase de (1) est (1’’)
(1’’) « il arrive qu’il pleuve dans le désert, sans qu’on sache ni où ni quand cela se produit. »
(1’’) ne contient aucune contradiction performative. Si j’observe une dépression se creusant au-dessus du désert, je peux en déduire des chutes de pluie, sans pour autant savoir où et quand il
aura plu. Donc (1) me paraît vrai.
La discussion peut paraître oiseuse. L’enjeux, c’est de renouveler la philosophie transcendantale. Prétendre que des choses existent dans que personne ne le sache, ou que des événements se
produisent, dont on ignore l’existence, c’est affirmer l’existence d’une chose en soi. A l’inverse, dire que tout est connaissable, c’est un aveu d’idéalisme. Pour moi, il s’agit à la fois
d’échapper au réalisme qu’à l’idéalisme, qui reviennent au même. Les choses ne sont rien d’autre que ce que nous en connaissons,
mais elles ne se réduisent pas à n’être que des représentations. Les nébuleuses continueront-elles d’exister quand l’humanité aura disparu ? Les dinosaures existaient-ils avant l’humanité ? Oui,
mais nous le savons aujourd’hui : ces propositions n’ont de sens que pour un humain. L’affirmation d’un arrière-monde est illégitime : personne n’a soulevé le voile des apparences pour voir ce
qu’il y avait dessous. Mais il n’y a pas plus de sens à affirmer que les choses sont conformes à leur apparence, qu’à le nier.
Le paradoxe du menteur porte sur la signification. « Je mens. » On ne sait pas si cette phrase porte d’autres phrases du menteur, ou bien si elle vaut également pour elle-même.
Le paradoxe de l’ensemble de tous les ensembles n’est pas sémantique mais logique.
Le paradoxe du Ménon porte sur le savoir. As-tu connaissance de ce que tu cherches ? Si oui, pourquoi le cherches-tu ? Si non, comment fais-tu pour chercher ce dont tu n’as pas connaissance ?
Comme le paradoxe du Ménon, la question de la vérité me semble liée à celle du savoir.
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