J’ai durablement été influencé, en bien comme en mal, par Bobby Fischer.
Par les lignes qui suivent, je ne prétends pas énoncer quoi que ce soit d’exact à propos de cet homme. Je me contenterai de raconter une sorte de mythe personnel.
I. Chess is life
En affirmant que les échecs, c’est la vie, Fischer m’a donné un exemple de la façon dont on pouvait rechercher l’absolu. Et les parties d’un joueur d’échecs peuvent constituer ce qu’il faut bien
appeler son œuvre. Certes, le jeu d’échecs peut être interprété de bien des manières, et j’y verrais aujourd’hui le médium d’une relation sadomasochiste. Mais qu’on puisse mettre dans une partie
d’échecs, l’énergie, le talent et l’intelligence qu’on rencontre dans une œuvre d’art, alors que précisément il ne s’agit pas d’art, voilà qui pour moi est précieux. Je m’ennuyais au lycée, et les
échecs, parce qu’ils m’offraient un domaine de création non légitimée, m’ont sauvé de la mort intellectuelle à laquelle la scolarité me condamnait. Je n’aurais peut-être pas eu de goût pour la
philosophie si je n’avais joué aux échecs. Et les échecs comptent encore beaucoup dans le goût que je prends à la vie.
II. Agressivité
Le coup de boule qui termina la dernière coupe du monde aura, n’en doutons pas, un effet désastreux, chez les amateurs, jeunes ou vieux. Mais je n’eus pas à attendre Zidane pour me comporter mal :
j’étais Fischer. Bobby Fischer était un con. Mais ce con fut champion du monde, et je pris sa connerie en exemple de conduite à tenir. Comme Fischer se montrait agressif, je surjouais une
agressivité qui s’accordait mal à mon caractère. Lors des tournois, j’essayais moi aussi de faire des caprices de diva, que je cessais, dépité, dès qu’un organisateur, sans même élever la voix, me
disait : « jeune homme, retournez à votre place… » A l’époque, j’étais ignorant de l’antisémitisme de Fischer, dont la mère, comme celle de Marx, était juive. M’eût-on dit que Fischer était
antisémite, cela ne m’aurait pas rendu hostile à son égard, ni au contraire à l’égard des juifs : je n’en aurais rien cru.
III. Le style
C’est peut-être le jeu de Fischer qui continue de m’influencer le plus, alors même que j’ai déserté les échiquiers depuis longtemps. Quand je jouais, je voulais jouer comme Fischer. Et quand je
fais de la philosophie, j’essaie de penser d’une manière analogue à celle dont Fischer eût joué. Le jeu de Fischer, très inspiré par le romantisme conquérant de Morphy, est un modèle de clarté, de
franchise, et d’audace. Dire que le jeu de Fischer est clair, c’est dire que chaque coup est intégré à une stratégie. Il existe au contraire des joueurs dont le plus grand plaisir est de tout
embrouiller. C’est que le jeu de Fischer sert la quête d’une vérité : Fischer joue le coup que la position exige, et non le coup qui, par exemple, ira perturber un adversaire pressé par le temps ou
en état de fatigue. C’est en cela qu’on peut parler de franchise. Enfin, dans ses parties, Fischer fait preuve d’audace intellectuelle, préférant l’invention scandaleuse à la reprise de schémas
établis : audace qui devrait être celle de tout théoricien.
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