Dimanche 13 avril 2008
Je suis arrivé sur l’esplanade à dix-neuf heures. Fatigué, je dors peu depuis trois jours ; tendu, car les ventes sont mauvaises ces temps-ci, et qu’on se stresse un peu tous pour s’en sortir. Et là, parmi les revendeurs à la sauvette et les dealers, les types à gueule de cadres ou de célibataires, les couples de retraités bedonnants, de trentenaires, et est-ce que je ressemble à ça bon sang ? J’attends Marcel Pécaget et ce vieux Knopfler, qui joue à Bercy, ce soir. A l’intérieur, ça se remplit, la placeuse, moins mignonne que celle d’à côté, elle réclame un pourboire à Marcel Pecaget, et de toute façon je n’ai pas de monnaie. J’analyse la situation. Dans la fosse, il y a des chaises, mais à un moment ça viendra se grouper près de la scène. Entre là et notre place, trente marches à franchir. « Ca va être chaud », j’explique à Marcel, parce pour descendre dans la fosse, on devra forcément passer une barrière, contrôlée par un vigile. Petit coup de fil à Eretolb, qui n’a pas pu venir, sa place est occupée par nos blousons, on le rappellera pendant le concert. C’était Pat Kennedy en première partie, et c’était pas mal, un duo blues country. Après, on a reconnu, avec surprise, les accords de Cannibals, le violon qui rampe comme un cafard, et l’accordéon de papa qui pose bien tout. Avec Walk of life, Knopfler aurait conquis directement son public, là, Cannibals, c’est moins connu, il faudra attendre Sultans of swing pour que Bercy se réveille vraiment, mais accompagné par des cordes style country, Cannibals est un Walk of life, c’est vrai. Boosté par une rythmique nerveuse, Why aye man vient secouer notre mémoire, et ailleurs ça doit gueuler sur les chœurs, mais nous on est dans une grande bulle sans bruits, et il n’y a que Marcel pour mettre un peu d’ambiance. Les paroles de What it is me sont revenues partiellement. Deux ou trois blondinettes, environ vingt-cing ans, silhouette longue et souple, il y a leur mère, elles ondulent dans un petit top Mango, leurs tresses de cheerleader fouettent l’obscurité. Quand il veut, Knopfler calme la salle, et c’est comme un vaisseau dont la coque craque, ces mains qui claquent dans l’air. Sailing to Philadelphia, solennel, s’étend sur un lac d’huile, un écho rappelle la fraîcheur du solo. Petits arpèges suraigus, pour introduire True love will never fade : du coup, les arrangements n’ont pas la chaleur de l’album, et au total, le résultat, vite expédié, ne paraît pas terrible, mais la voix de Knopfler, qui psalmodie The fish and the bird devant plus de dix-mille personnes, elle est belle, elle est douce, alors que les notes s’égrenant, petit à petit, c’est la sourde colère de Hill farmer’s blues qui monte, enveloppée dans le tonnerre d’une basse surpuissante, dont les percussions finissent par s’enrouler pour donner un beat façon Detroit, et Knopfler crie, et il frappe les cordes, et c’est l’exceptionnel, dans le souffle d’une explosion, qui prend ceux qui comprennent, et laissent les autres, ahuris, dans la stupeur. Public borné, vieilles croûtes que la vie a désertées, mollusques adhérant à leur Modem, c’était si dur de chanter Romeo & Juliet ? Et pourtant, sur les vidéos il y en a qui les connaissaient les paroles, seulement voilà, t’as payé ta place dans les gradins, tu t’es dit que tu serais tranquille, que c’était les meilleures places vu que c’était les plus chères, et je croyais ça aussi, sauf que moi je pensais que les meilleures places, les plus chères, c’était dans la fosse que je les trouverai, la fosse quoi, là où on se cogne, où l’on hurle, où l’on sue, où ça presse derrière toi et ça gueule dans tes oreilles, et putain t’entends rien mais quand t’es là tu le vois, le vieux à la strato, qui te titille et te déchire, si bien que finalement, le seul truc à faire, puisque de toute façon tu n’y arriveras pas, c’est d’en pleurer ou laisser filer. Alors le cri du vieux c’est « Thank you ! » et Marcel se dresse en chien fidèle, il sait que Sultans s’annonce, car le rite doit en passer par là, et la foule le réclame, foule idiote qui ne sait réagir qu’aux notes qu’elle a entendu sur RFM, la radio qui sert à calmer les banlieusards dont le train a été supprimé avec les excuses pour la gêne occasionnée. De toute façon Knopfler a bâclé Sultans of swing, il a à peine articulé les paroles, il a écourté le solo, qu’il a d’ailleurs massacré, et au bout de 30 ans qu’il joue ça on peut le comprendre. Mais Marbletown, c’est autre chose, c’est du blues, inattendu, avec un final ésotérique et jazzy, exigent. J’ai été charmé par Daddy’s gone to Knoxville, gracieux, vernissé jusqu’aux éclisses, le bottle-neck qui tanne les cordes comme un cuir, et le violon qui coule comme un sirop. Puis, ambiance pub Nescafé (ou Châtelet-Les Halles, pour ceux qui ont déjà dû supporter les Cactus), avec Postcards from Paraguay, mais elle est bien cette chanson, et on savait Marcel et moi qui fallait pas se louper dans les notes hautes pour le « Paraguayyyy » de la fin. Par contre, Speedway at Nazareth : je trouve qu’il faudrait appuyer sur l’embrayage : c’est une caisse qui tourne à plein régime, mais à l’arrêt, et même s’il y en a sous le capot, tu fais du surplace. C’est pas comme nous. A la fin de Speedway, dans la fosse, il y en a qui se sont rapprochés de la scène, alors Marcel, il n’en pouvait plus : « On y va ! C’est maintenant ou jamais ! », alors moi je me suis levé, j’ai commencé à descendre l’escalier des gradins sur l’intro de Telegraph road, sous les yeux des sessiles qu’attirait ma chemise blanche, et c’était long, chaque marche mesurait un mètre, et je n’en revenais pas que ce soit aussi facile, quand même, de descendre. J’ai enjambé la barrière, deux ou trois vigiles m’ont vu, il y en a un qui est venu vers moi : « Retournez à votre place, Monsieur ! » Rien à foutre, j’avance. Sur le moment je pense deux trucs : 1. c’est son métier ; 2. Il a de gros bras. « Retournez à votre place, Monsieur ! Vous parlez français ? » Je regarde le mec : « Non. » Là, j’ai reçu un tampon, ça m’a fait regagner ma place. Marcel me regarde, inquiet. Pour déconner je lui lance : « Merci, super idée ! » Mais on a déclenché un petit mouvement : les deux minettes de chez Mango ont reconnu de vrais fans, elles nous ont suivis dans l’escalier, si bien que je n’ai pas à regagner piteusement ma place. Je suis un peu sonné, mais près de la scène, je vois mieux : Marcel entre en transe sur le solo de Telegraph road, et maintenant on a vraiment chaud, on va rentrer dans l’intemporel. On se lèvera pour applaudir, et on se rassoira bien sagement pour pas déranger le monde. Sur Brothers in arms, je pense à ce qui vient de se passer : we are fools to make war on our brothers in arms. Shangri-la, très beau, sous les étoiles de la scène, est-ce à ce moment que j’ai remarqué, pour la première fois, que le décor représentait la caisse d’une National Steel ? Et lâchez-vous, les gens, c’est So Far away, « Here I am again in Paris town », et on voudrait qu’il y reste, et que ça dure encore, mais non. On savait que pendant Going Home, les lumières se rallumeraient, on a crié encore un bon coup pour saluer Knopfler, et c’était tout, de toute façon, alors on s’est barré, Marcel m’a payé un demi et un hot dog, et sur les marches de Bercy, on a refait le concert, un bon concert, clairement, sans Money for Nothing, et seulement quatre titres de dIRE sTRAITS, et quand je suis retourné bossé le lendemain je me sentais trop bien, la voix pas cassée, avec un bon truc dans le corps, une humeur à la Knopfler.
Par Nathanael - Publié dans : Esthétique
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