Comme il y a peu de visites en ce moment, nous pouvons discuter tranquillement. Je reprends donc ici ce que j’ai laissé de côté dans la réponse que je viens de faire àvotre commentaire du 10 avril.
Vous croyez pointer une contradiction de l’approche déontologique, qui commencerait par rejeter le naturalisme éthique, pour finalement l’épouser complètement, dans le concept de droits naturels de
l’individu.
Personnellement, ce n’est pas la nature qui m’a révélé le primat de la liberté personnelle sur le bien individuel. Disons-le : personne n’a encore mis au jour les prétendus fondements naturels de
l’éthique. Mais quand bien même on trouverait un même désir chez tous les humains, cela ne légitimerait en rien ce désir. Le fait que l’inceste répugne à la plupart des humains ne suffit pas à le
condamner. Le passage du fait à la valeur, ou de l’être au devoir-être, ne va jamais de soi.
Il n’existe pas de fondement de ce qui doit être. Ni Dieu, ni la nature ne nous diront ce que nous avons à faire. Quand bien même ils nous le diraient, ce serait toujours à nous de décider si nous
les suivrons ou pas. Les humains sont livrés à eux-mêmes, et s’ils parviennent à sortir de l’état de minorité dans lequel ils se maintiennent de leur propre chef, c’est en se servant de leur propre
entendement qu’ils décideront de leur action. La philosophie prend ici toute sa place.
Mais il faut préciser tout de suite que la philosophie ne nous indiquera pas la fin dernière. Les seuls impératifs que peut énoncer la philosophie sont hypothétiques. « Si tu veux telle fin, alors
use de tel moyen. » Un philosophe est un guide, pas un maître. Il ne revient pas au guide de décider de la destination : il peut seulement indiquer si celle-ci est éloignée ou non, quel chemin est
facile ou dangereux ; et si le voyageur souhaite se rendre à plusieurs destinations, le guide devra peut-être lui dire qu’ils ne pourront pas tout voir : il laissera le voyageur choisir. Ainsi de
la philosophie : elle sert à mettre en œuvre les moyens de ses désirs, à montrer qu’ils sont incompatibles entre eux, et à en reconsidérer la hiérarchie.
Dans cette perspective, ce que vous appelez écart entre ce que désire une personne et son bien véritable correspond à un calcul sur les désirs (un thème utilitariste bien connu). Si je renonce à
certains désirs pour me consacrer à d’autres, c’est que ceux-ci m’importent plus que ceux-là. Si chez moi la quête de la richesse, ou celle de la gloire, passent après celle de la liberté, ce n’est
pas que la richesse ou la gloire soient des biens illusoires : c’est que je préfère la liberté.
Vous tentez de congédier ma conception de l’éthique au moyen d’un raisonnement du type : qui dit primat de la liberté dit doctrine déontologique ; or, d’après vous, une doctrine déontologique
conduit au relativisme, lequel ruinerait toute morale. Vous prônez ainsi le retour à une doctrine téléologique, dont l’éthique aristotélicienne serait le modèle.
Je ne suis pas du tout certain de soutenir une doctrine déontologique, car la distinction du téléologique et du déontologique ne me convient pas entièrement.
D’ailleurs, il n’y a rien d’absurde à soutenir une doctrine téléologique tout en affirmant le primat de la liberté. Une doctrine morale est téléologique si elle conçoit le juste comme une
maximisation du bien. Or, il est possible de soutenir que la liberté est le souverain bien, et qu’elle doit être portée à son maximum. Il est donc possible de construire une doctrine morale
téléologique dans laquelle la justice assure la plus grande liberté possible.
Il n’y a pas de lien nécessaire entre morale déontologique et relativisme. La morale de Kant est déontologique, sans être relativiste. D’ailleurs, se mettre d’accord sur les procédures, c’est
parfois la seule issue qui permette de surmonter les conflits portant sur les conceptions du bien.
Là n’est pas l’essentiel. Il me paraît plus important de remarquer que le relativisme ne remet pas en cause l’existence d’une morale. Simplement, la pierre de touche d’une morale relativiste n’est
pas une table de la loi tombée d’on ne sait où, mais l’exercice du jugement. Et dans la mesure où personne n’a mis la main sur les prétendues vérités morales, comme le montrent les désaccords
permanents qui entourent ces questions, nous sommes condamnés à nous comporter comme des relativistes. Nous ne pouvons que parier sur ce que nous croyons être la vraie morale.
Enfin, si l’on peut facilement qualifier de téléologique la théorie morale de Platon, il en va autrement de celle d’Aristote. Chez Platon, l’idée du bien prime sur la justice : une fois qu’il a
contemplé le bien, le philosophe est en mesure de réaliser la justice dans la cité. Chez Aristote, la connaissance du bien n’est pas indépendante de la connaissance du juste. Il ne faut pas se
laisser tromper par le mot d’excellence, qui, on s’en doute, n’a rien à voir avec la sinistre perfection de la race humaine : Aristote n’est évidemment pas un précurseur du nazisme. L’excellence,
pour Aristote, c’est la vertu. Mais pour Aristote, la vertu complète, c’est la justice (Ethique à Nicomaque, V , 1130 a, vers la ligne 10). Une action bonne est une action qu’un homme
juste accomplirait. Or, si l’on suit Rawls (qui, s’en tenant à l’image d’Epinal, faisait d’Aristote le partisan d’une morale téléologique), une théorie est déontologique si elle ne définit pas le
bien indépendamment du juste. Selon cette définition, Aristote ne soutient pas une théorie téléologique. En d’autres termes, dans la morale déontologique d’Aristote, une action est bonne parce
qu’elle est juste, alors que dans la morale téléologique de Platon, une action est juste parce qu’elle est bonne.
Pas d'accord ?