Morale

Dimanche 27 septembre 2009

La déception attend celui qui, lisant les écrits de Kant sur la morale, voudrait savoir ce qu’il doit faire. Dès la Critique de la raison pure, Kant a distingué le pratique du théorique : la morale n’est pas une connaissance. Le lecteur de Kant est ainsi amené à penser qu’il n’est pas possible de juger les actions en parlant de vérité. Si la vérité est l’accord de la pensée et de son objet, et si l’objet doit répondre aux réquisits de l’Analytique transcendantale, qui en font un objet de l’expérience possible, alors il n’est pas possible de dire d’une action, dans la mesure où les actions sont accomplies non par nature, mais par liberté, qu’il est vrai qu’elle est bonne, ou qu’elle est mauvaise. La morale n’est pas une connaissance théorique.
 
Retirer à la morale son caractère de connaissance théorique, cela pourrait constituer un des intérêts de la démarche kantienne. Agir, c’est avoir à se décider sans pouvoir se référer à un autre arbitre que le sien. Il n’est pas de compendium où serait condensé l’ensemble du savoir moral. Nous avons toujours agi sans savoir si en vérité ce que nous faisions était bien ou mal, et c’est ce que Kant nous permet de penser.
 
Pourtant, considérer ainsi la morale kantienne risque d’amener un embarras. Car si Kant retire à la morale son caractère théorique, il affirme cependant l’existence de lois morales universelles, qui ressortissent à la raison pratique. Si, dans le domaine théorique, l’entendement est incapable de découvrir les lois morales, il n’en demeure pas moins que d’après Kant, dans le domaine pratique la raison ordonne de telles lois.
 
On pourrait ici soupçonner Kant de se livrer à un tour de passe-passe. D’une main il retire à la morale son caractère de connaissance théorique, et de l’autre, il fait passer le contenu de cette morale dans l’usage pratique de la raison. Les lois morales, qui d’après Kant s’imposent depuis toujours à tous, cessent d’apparaître comme une connaissance introuvable, et prennent désormais les habits de la raison. Peut-être même pourrait-on parler ici d’un coup de force théorique : Kant érigerait ses propres considérations morales en lois de la raison.
 
On trouve par exemple dans la morale kantienne un ensemble d’interdictions (ne pas mentir, ne pas se suicider) ou de prescriptions (obéir à l’Etat, se cultiver soi-même), dont à première vue on ne devine pas comment elles pourraient être issues de la seule raison, fût-ce dans son usage pratique.
 
Une critique de la morale kantienne pourrait trouver ici sa place. Elle porterait son attention sur les arguments que donne Kant en faveur de l’existence de lois morales intimées par la raison. La raison, à elle seule, est-elle en mesure de dicter des lois morales ? Si tel n’est pas le cas, à quelle source1 doit-elle puiser si elle veut se rendre capable de construire une morale ? Ce qui est en question, ici, c’est par exemple l’existence de l’impératif catégorique, qui d’après Kant est le fait de la raison : en d’autres termes, la raison est-elle capable de produire des impératifs qui ne soient pas hypothétiques ? En dehors de son usage instrumental, par lequel elle guide l’action, la raison peut-elle par elle-même s’imposer comme une fin ? Peut-on soutenir que le fait d’imposer à sa maxime la forme de la raison suffit à rendre morale l’action ?
 
Quand bien même il faudrait répondre par la négative à toutes ses questions, la morale de Kant n’en demeurerait pas moins digne d’intérêt pour le philosophe. En effet, si la philosophie est une manière de vivre, plutôt qu’un ensemble de doctrines, et si plus précisément elle consiste à mener sa vie conformément à la raison, alors la morale de Kant est tout à fait fidèle à l’idéal philosophique. Les difficultés qu’elle rencontre sont celles que rencontre le projet de vivre conformément à la raison.

 
Un travail sur la morale de Kant pourrait dès lors porter sur les trois axes suivants :
I. Kant propose une morale dont la raison est la cheville ouvrière, sans toutefois faire de la morale une connaissance.
II. Kant prétend que la raison, à elle seule, ordonne des lois morales : comment le justifie-t-il ?
III. La morale de Kant est une façon d’interpréter l’exigence de rationalité, qui est à la racine du projet philosophique.



1 Kant définit la notion de personne soit à partir de l’identité du je à travers ses représentations (par exemple, dans les paralogismes de la Critique de la raison pure), soit comme sujet de l’imputation (dans l’introduction à la Métaphysique des mœurs). La deuxième définition suppose la première, puisque l’imputation n’a de sens que pour un sujet qui peut se reconnaître comme cause d’une action passée. Mais suffit-il de pouvoir se viser comme un à travers ses représentations pour être une personne ? La notion de personne n’engage-t-elle pas une visée symbolique de soi, par laquelle le moi se saisit comme singularité idéale ?
Par Nathanael
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