Ontologie

Lundi 12 novembre 2007

Il est temps de commettre le parricide.
 

J’ai déjà renoncé à la maxime qui, de la voix lointaine de Parménide, réconforte encore tant de monde aujourd’hui : « être et pensée c’est le même ».
 

J’écris aujourd’hui : il n’est pas d’étant.
 

Je ne rejette pas le principe de contradiction. Une proposition où une affirmation et sa négation sont conjointes est fausse. Mais le principe de contradiction vaut pour nous, et non pour l’étant. L’étant est assez indifférent à ce qu’on pense de lui. Il ne s’est pas soucié de la manière dont nous devions composer les discours le concernant. L’étant vit retiré, à l’abri des regards, il ne nous écoute pas. La portée du principe de contradiction est transcendantale, et pas ontologique. Afin de pouvoir discuter, nous avons besoin d’interdire les contradictions, mais cette « convention » ne concerne que nous. 
 

« L’étant n’est pas. » Insoutenable, dira-t-on, car ce qui est est. Donc l’étant est. Cela paraît clair, mais ça ne l’est pas. 
 

Qu’est-ce que l’étant ? C’est ce qui, par définition, est. Donc l’étant est. Un tel raisonnement donne une impression de déjà vu… Il ne s’agit que de la preuve ontologique, appliquée à l’étant. On appelle preuve ontologique l’argument qui, de la perfection divine, conclut à son existence : Dieu est un être parfait ; or l’existence est une perfection (car il vaut mieux exister qu’être néant) ; donc Dieu existe.
 

Sartre ne s’y est pas trompé, quand il désigne sous le nom de « preuve ontologique » la déduction de l’en soi qu’il opère à partir de la conscience percevante. La conscience, dit Sartre, est conscience de quelque chose, c’est-à-dire qu’elle fait signe vers une réalité qui n’est pas elle, qu’elle est débordée dans sa finitude par une infinité (l’objet), dont elle ne peut se faire qu’une esquisse.
 

Il n’est pas possible de ne pas remarquer la parenté de structure qui rassemble cette preuve, celles des troisièmes et cinquièmes Méditations métaphysiques, voire les descriptions que fait Levinas du visage.
 

Dans le concept d’étant on a enfermé l’être, si bien qu’on a fait surgir l’étant de sa propre définition. C'est la causa sui de Spinoza : l’autosuffisance, l’autofondation.
 

L’étant est ce que l’on ne peut s’empêcher de poser comme étant. Autrement dit, nous pensons l’étant de telle sorte que nous ne puissions pas penser qu’il n’est pas. Autrement dit encore, nous avons construit le concept d’étant de telle sorte qu’il soit vrai de dire de lui qu’il est. En d’autres termes, l’étant est l’absolu intelligible. Absolu, l’étant l’est certainement, et c’est ce que signe sa grandeur (cf saint Anselme : Dieu est ce que je peux imaginer de plus grand) ou son infinité (Descartes, Sartre). Mais l’étant est en même temps l’intelligible (être et penser c’est le même).
 

Aussi le mot être est-il propre à nos langues. Il est douteux que toute culture se rapporte à la réalité comme à l’étant.
 

Rien n’oblige à parler d’étant. C’est seulement quand on croit en l’absolu qu’on ne peut vivre sans absolu. Or, ce qui s’énonce dans « l’étant est », c’est bien une foi en l’absolu. Le mot « être » est un credo. Aussitôt qu’on a énoncé ce credo, il est difficile d’y revenir. Une fois qu’on a dit « l’étant », il est difficile de ne pas dire « l’étant est ». Car il suffit de s’agenouiller et de prier, la foi vient ensuite.

Par Nathanael
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