Sexe

Lundi 21 janvier 2008
On lit pas mal de conneries sur internet… Voici par exemple ce qu’écrit une prétendue sexologue : « Chez le jeune enfant, l’érection n’est pas associée à une activité sexuelle comme chez l’adulte mais plutôt à une sensation agréable (le simple fait de frotter les organes génitaux sur les draps pendant le sommeil par exemple). » Cette citation est extraite d’un article, dont l’auteur veut rassurer les mères qui surprendraient une érection chez leur petit garçon.
 

Quant à moi, je suis davantage surpris par l’inquiétude des mères quant à la sexualité de leur enfant. En une circonstance qu’il me serait difficile de décrire plus avant, une jeune femme, sur l’ordinateur de laquelle une webcam projetait un phallus, écrivit : « heureusement ke jé pa réveillé ma fille ! ». Ou encore, ma propre mère s’était félicitée de ce que ma sœur fût couchée, alors que nous regardions un reportage d’Ushuaia consacré à l’étui pénien des Papous : « cela aurait pu la choquer », m’expliqua-t-elle. Protéger leur fille de la sexualité, ou la leur interdire, tel était, je crois, ce qui préoccupait ces deux femmes. Plus banal, mais pas moins cruel, ce dialogue entre une jeune cadre et un collègue notoirement homosexuel :
 
« Mon fils voudrait une poupée pour Noël…
-    Tiens ? J’avais demandé la même chose quand j’avais trois ans !
-    Oui, tu me l’avais raconté. C’est pour ça que je suis inquiète… Tu crois qu’il sera gay ? »
 
Ce ne sont pas les jeunes mères qui manquent au bureau, et j’ai plus d’une fois perçu combien elles craignaient, comme une tare, la possible homosexualité de leur fils. Plus grand est le désarroi qui les frapperait, si elles découvraient que leurs craintes étaient en effet fondées. Je distribuais un jour des tracts qui dénonçaient les préjugés hostiles aux homosexuels. Refusant celui que je lui tendais, une femme un peu âgée, dont les yeux et la voix trahissaient l’abattement, me confia, mais comme s’il s’était agi d’une objection, voire d’une accusation : « vous savez, mon fils est homosexuel, alors… »
 

Ne suis-je pas en train de lâcher la bride à ma misogynie ? Il y a beaucoup de petits pères la pudeur, pour qui l’idée d’une sexualité infantile est révoltante, et l’homosexualité, un affront. Pourquoi n’en rien dire ? Pourquoi insisté-je plutôt sur l’étroitesse de la mentalité féminine ? C’est évidemment que je parle en tant qu’homme, et que j’attribue aux autres hommes ma propre mentalité. La lucidité dont je me flatte, je la prête aux autres mâles : à nous, les hommes, la largeur de vue ; aux femmes les aveuglements de la pudibonderie…
 

Pour en revenir à la question de l’érection chez l’enfant, je ne comprends pas bien ce qui empêche de la qualifier de « sexuelle ». Un jeune garçon a des érections. Il peut même, lors de son sommeil, stimuler son plaisir en se frottant le sexe aux draps… et il faudrait n’y rien voir de « sexuel » ? Mais alors, où commencerait la sexualité ? L’auteur de l’article cité, imaginant les propos qu’il faudrait tenir aux garçons, conclut ainsi : « La bonne nouvelle ? C’est que plus tard, grâce en partie à cette capacité, tu vas pouvoir faire des bébés…». En d’autres termes, la sexualité commencerait avec la procréation. La mère doit enseigner à son fils l’usage correct de son pénis : faire des enfants. Mais alors il n’est plus question de désir, tout comme lorsque est décrit le mécanisme de l’érection : « Tous les petits garçons et les hommes adultes sont faits comme ça : leur pénis devient dur à l'occasion ; c'est un réflexe. Un réflexe, c’est comme quand on cogne sur ton genou et que ta jambe lève. » Ramenée à un réflexe, l’érection perd toute liaison avec le désir : le phallus, comme expression virile de ce désir, est nié, ce qui donne à cette explication l’apparence d’une castration symbolique. Le plaisir est lui aussi occulté, remplacé par la douleur que suggère le coup au genou, choisi comme exemple d’un réflexe.
 
Plutôt que de restreindre la notion de sexualité, il vaut mieux, comme Freud, l’étendre autant que possible. Tout désir et tout plaisir me paraissent sexuels, si bien que la sexualité est aussi ce qui éclaire l’action. Tout acte de notre vie est pénétré de sexualité, tout comme l’eau dans laquelle le thé s’infuse. Et si je devais en donner un modèle, je dirais que la sexualité humaine est symbolique. Nos sensations s’associent par des jeux de métaphores, de métonymies et d’antiphrases. Par ailleurs, la sexualité est ce qu’il y a de plus important pour un humain, car en tant que vivant, il n’a, pour le moment du moins, pas d’autre moyen de se reproduire. Par suite, chez l’humain, la sexualité est, si l’on veut, le concentré d’énergie vers lequel tout gravite. Par les relations métaphoriques, métonymiques et antiphrastiques, chacune de nos sensations convergent vers la sexualité. Aucun plaisir n’est « innocent », car il intéresse d’une manière ou d’une autre un plaisir sexuel, et par là même devient à son tour sexuel. La campagne me plaît, par exemple, parce que l’odeur du foin me rappelle celle de la sueur, laquelle, je crois, est pour moi une odeur maternelle, la mère étant le premier objet du désir. Quand, par impossible, il existerait un désir chez moi qui ne serait pas sexuel, celui-ci me rappellerait un autre désir, qui le serait : si bien que le premier serait à son tour chargé de sexualité. Le pansexualisme s’expliquerait ainsi par la conjonction de ces deux facteurs : d’une part, l’importance de la sexualité, d’autre part, la pensée symbolique. Parce qu’il a une pensée symbolique, et parce que la sexualité est vitale pour lui, l’humain ramène symboliquement toutes ses pensées à la sexualité.
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Par Nathanael
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